« Où est le courage ? »

Nous manquons aujourd'hui singulièrement de courage. A cela on peut ajouter l'absence totale de plaisir que ressentaient les hommes du bâtiment dans l'acte de construire. Jaurès, il y a un siècle déjà, parlait de courage dans l'entreprise. Et les entrepreneurs d'alors, en répondant à son appel, avaient ce plaisir en prenant des risques dans leur quotidien professionnel. Un architecte se doit d'être avant tout un artiste, un créateur, quelqu'un qui avec son histoire et son vécu matérialise son oeuvre. Mais là, ce n'est pas une toile, une sculpture, qui, une fois réalisée, peut être refaite ou détruite dans un moment de déprime, pour mieux la recréer, voire la magnifier. L'oeuvre de l'architecte reste présente aux yeux de ses contemporains et il sera jugé sa vie durant. Le coût économique d'une destruction n'est pas celui d'un tableau lacéré ou d'une sculpture brisée. Nous vivons aujourd'hui dans une société pourvue, gâtée, bien réglementée, bien dirigée, jusqu'à l'absurde. Une société où la marginalité intellectuelle ne trouve sa place que dans le spectacle et l'éphémère. Nous avons appris à être sage, à obérir, à ne plus poser de questions, sous peine de sanctions immédiates et d'opprobre collective. Du plus haut niveau de l'échelle jusqu'à la base, la prise de risque, l'acte de courage dans la décision personnelle s'est transformé en « wait and see », confinant au ras-le-bol, au repli sur soi. On ne peut jeter la pierre à personne, et les règles auxquelles chacun de nous est soumis, tout acteur confondu (politique, entreprises, administration et finance) ne permettent plus le droit à l'erreur, la tolérance ou le pardon. On nous a appris à oser, demandé d'être visionnaire et responsable de nos constructions. Mais qui nous juge ? Où est le courage dans la décision de faire ou de ne pas faire ? Nulle part. On règlemente, on s'appuie sur la décision collective, on se réfugie dans le « Ce n'est pas moi, c'est l'autre». Alors elle a bon dos, l'administration ! Et on règlemente, on fait ou on nous dit de faire, comment et à quelle heure. Il est difficile de se reconnaître dans ce monde d'ennui où on n'éprouve plus ce plaisir à convaincre, pour pouvoir exprimer sa propre vision de l'architecture. Architecte et utopie sont des mots qui disparaîtront du dictionnaire. Mais Monsieur Larousse les a déjà remplacés : constructeur et rentabilité.



Emmanuel Lenys